Michele Spotti

ENTRETIEN

Vous avez déjà dirigé notre orchestre à l’Opéra de Lausanne en 2023. Les 15 & 16 avril 2026, vous retrouvez l’OCL, cette fois sur la scène du Théâtre de Beaulieu. Quelle image avez-vous gardé de notre ensemble et dans quelle direction comptez-vous travailler avec nos musiciennes et nos musiciens ?

La dernière fois, j’ai eu l’occasion de travailler avec un orchestre très intéressant. Je trouve la qualité individuelle très élevée, idéale dans un orchestre de chambre. C’est ce qui rend cet orchestre si attentif aux détails. C’est ça que j’ai beaucoup apprécié la dernière fois. On avait joué du Rossini et Rossini, c’était quand même un challenge parce que techniquement, c’est assez virtuose. Mais en même temps, je leur ai trouvé un esprit, une ligne commune plus dans l’horizontalité, ce qui est typique des orchestres de chambre, parce que ce sont des orchestres habitués à jouer sans chefs. Ce sont des orchestres qui ont une grande capacité d’attention. Un des choses qui m’a le plus marqué, c’était la coopération entre les musiciens de l’orchestre, c’était remarquable et c’est ce à quoi je m’attends pour notre concert.

Le programme sera entièrement dédié à Schumann, quelle place tient ce compositeur dans votre vie ?

J’ai toujours eu un rapport très fort avec Schumann Je suis violoniste, donc j’ai joué beaucoup de musique de chambre de Schumann et surtout son quintette pour piano. C’est un compositeur qui m’a toujours intrigué et qui, pour être tout à fait honnête, m’a toujours fait un peu peur parce que c’est un compositeur compliqué, avec lui il y a toujours quelque chose qui n’est pas carré. Il se moque un peu des règles, il y a chez lui une ironie, un esprit libre…tout cela caché sous des formes apparemment traditionnelles. C’est un compositeur très puissant, je trouve, assez révolutionnaire, parce qu’avec le déplacement de la métrique, il va détruire ce qui est « sûr » dans la composition. Il est toujours tortueux, sinueux, décalé… je ne sais pas comment dire. Comme un arbre qui ne pousse pas droit. Il se cache derrière des formes parfaites et il va créer un effet de calme, de perfection. Mais si on analyse la partition, il y a toujours des phrases complètement folles. C’est de la folie cachée dans la normalité. C’est pour ça que je le trouve génial.
 

Les 3 pièces du concert ont été composées dans les mêmes années de la courte vie de Schumann (1810-1856) : Ouverture, scherzo et finale (1848), Concerto pour piano (1845), Symphonie n°3, « Rhénane » (1850). Ont-elles donc de nombreuses similitudes ?  

C’est un programme très intéressant. La 1ère pièce est comme une petite symphonie, dans laquelle on retrouve la liberté de Schumann, parce qu’il donne l’impression d’écrire une petite symphonie en trois mouvements, une pièce parfaite du début à la fin, mais dans une forme qui n’est en réalité pas traditionnelle. Il s’inspire un peu des premières symphonies de Mozart avec une ouverture baroque, un premier mouvement, un mouvement lent au milieu et un mouvement plus rapide à la fin. Mais Schumann en fait quelque chose de différent parce qu’il va mettre le mouvement rapide, le Scherzo, au milieu !

Le Concerto pour piano, c’est l’un des concertos les plus célèbres de l’histoire de la musique grâce à son thème magnifique et obsédant. Mais déjà, dans le troisième mouvement, il y a beaucoup de décalages rythmiques qui créent une sorte de confusion entre le mouvement binaire et ternaire. Et ça, c’est assez intéressant.

Quant à la troisième symphonie, « Rhénane », son choix a été un peu symbolique, parce que je vais diriger en avril mon premier Or du Rhin à l’Opéra de Marseille. Donc je voulais être dans cette continuité…La musique de Schumann, c’est un miroir parfait de l’eau. Elle est pour moi comme l’eau d’un torrent, d’un fleuve, tout en sinuosités. Cette eau qui, dans un fleuve, par exemple, donne une impression statique, alors qu’elle est tout le temps en mouvement. La musique de Schumann, c’est exactement ça.

Dès la saison 2026-2027, vous serez principal chef invité du Deutsche Oper Berlin. Toute votre carrière est d’ailleurs orientée vers la direction d’opéra. Y a-t-il une différence d’approche à diriger de la musique orchestrale, sans voix humaine, avec, en l’occurrence, le soliste pianiste Nelson Goerner ?

J’ai commencé en tant que violoniste, donc mon rapport à la musique a d’abord été symphonique. Par la suite, j’ai toujours essayé de partager ma carrière de façon équilibrée entre musique symphonique et opéra. En dirigeant un soliste, on a peut-être moins de risques, parce que les solistes, souvent, sont un peu plus « carrés » alors que les chanteurs prennent peut-être plus de libertés. Mais l’opéra est une excellente école pour rester vigilant et apprendre à s’adapter à l’artiste avec lequel tu travailles. Avec l’OCL, nous aurons la chance d’avoir un soliste incroyable, Nelson Goerner, un des meilleurs interprètes pour ce type de répertoire. Donc je me réjouis de pouvoir partager et apprendre de ses idées musicales à lui.