Les 4 & 5 mars 2026, vous revenez diriger notre orchestre. Quelle image en avez-vous gardée depuis votre dernier passage en 2023 ?
Ce sera la troisième fois que je dirigerai l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Mes deux précédentes visites ont été absolument merveilleuses, et je garde le souvenir d’un orchestre d’une flexibilité et d’une chaleur exceptionnelles — un groupe de musiciens profondément investis dans le travail de répétition, attentifs aux détails et à l’expressivité musicale, et se donnant à cent pour cent en concert.
C’est finalement cela, faire de la musique : découvrir et révéler les couches les plus profondes d’une partition grâce à un engagement partagé, à la curiosité et à l’enthousiasme. J’apprécie également tout particulièrement une qualité que possèdent les tout meilleurs orchestres de chambre — l’investissement personnel de chaque musicien. Cela fait une différence décisive non seulement pour la musique elle-même, mais aussi pour le chef d’orchestre, les solistes et, bien sûr, pour le public.
Le concert s’ouvrira avec les Danses populaires roumaines de Bartók, composées pour petit orchestre en 1911, fruit d’un travail de terrain de collecte des chants folkloriques hongrois. Vous nous aviez déclaré lors de votre précédent concert ici que vos racines et votre culture estoniennes avaient joué un rôle très important dans votre développement d’artiste et de cheffe, notamment par votre conscience vocale, issue de la fabuleuse tradition des chorales estoniennes (votre formation initiale). Cette pièce de Bartók doit donc particulièrement résonner pour vous ?
Je dirais tout d’abord que cette œuvre a été pour moi une merveilleuse découverte personnelle. Je l’ai dirigée pour la première fois il y a seulement quelques semaines.
Ce qui résonne le plus en moi dans la musique de Béla Bartók, c’est son lien profond avec le chant et avec la langue. Dans une grande partie de son œuvre, on perçoit la présence — ou du moins une trace sous-jacente, parfois très subtile — de la langue hongroise, qui partage en effet certaines caractéristiques avec l’estonien, notamment l’accentuation systématiquement placée sur la première syllabe. J’ai pu explorer cet aspect encore plus profondément en travaillant sur l’opéra de Bartók Le Château de Barbe-Bleue, et c’est aussi clairement perceptible dans de grandes œuvres orchestrales telles que son Concerto pour orchestre. Et même dans ces danses, j’en perçois un écho discret.
La 2ème pièce au programme, le Concerto pour deux pianos de Poulenc, créé dans l’effervescence culturelle du Paris des années 1930, sera interprété par les sœurs Labèque avec deux pianos sur scène. Avez-vous déjà dirigé ce type de dispositif ? Que vous inspirent ces expérimentations créatives typiques de cette période de l’entre-deux guerre ?
Comme tout grand compositeur, Francis Poulenc possède une voix musicale profondément originale et créative. Son écriture est joyeuse et richement détaillée, pleine de tournures inattendues, d’humour et de surprises. Il ne craint ni la complexité, ni de se réfugier dans une beauté simple. Cela met en lumière son remarquable don pour la mélodie, qui lui permet de toucher le cœur de l’auditeur sans jamais tomber dans le cliché ou la sentimentalité. Son langage musical est toujours immédiatement reconnaissable. Savoir si cela est directement lié à l’esprit du temps dans lequel il a vécu est difficile à dire. C’est probablement vrai dans une certaine mesure, mais je préfère croire que la profonde authenticité de Poulenc et son sens unique de la forme musicale étaient innés, plutôt que le résultat des circonstances historiques.
J’ai déjà dirigé ce concerto et j’ai également eu le plaisir de travailler avec les sœurs Labèque. Ces deux expériences ont été véritablement merveilleuses ; je me réjouis donc beaucoup de les réunir à cette occasion.
En pièce finale, vous dirigerez la Symphonie n°4 de Mendelssohn, dite « Italienne », qui contrairement à son surnom, est plutôt composée dans la tradition germanique d’équilibre. Vous nous aviez dit que l’Allemagne représentait pour vous– encore aujourd’hui- l’environnement idéal pour étudier le répertoire symphonique et l’art de la direction. Est-ce que cette symphonie de Mendelssohn en est pour vous un exemple typique
J’ai une anecdote personnelle : lorsque j’étudiais en Estonie, l’un de mes professeurs n’aimait pas du tout Felix Mendelssohn. Il m’a donc fallu assez longtemps pour véritablement faire connaissance avec sa musique. Ce n’est que plus tard, lorsque je suis allée étudier à Berlin, que j’ai développé un lien profond avec son œuvre — grâce à des professeurs qui tenaient Mendelssohn en très haute estime. Aujourd’hui, je trouve sa musique absolument fascinante. Comme chez Francis Poulenc, je perçois chez Mendelssohn une créativité irrésistible, une attention extraordinaire aux détails, ainsi que de l’esprit et de la joie.
Bien sûr, ses symphonies s’inscrivent solidement dans la tradition allemande — la manière dont elles sont façonnées, organisées et développées avec une grande rigueur et une grande précision. Mais à l’intérieur de ce cadre, sa puissance imaginative est immense : elle nous transporte dans des univers où les émotions les plus profondes coexistent avec des impressions vives, presque tangibles, du monde tel qu’il l’a vécu.